"ALORS NOUS NE SERONS PLUS QUE DES DONNEES INFORMATIQUES ET DES CHIFFRES"

2018-5-29

La Décroissance – mai 2018 – Pierre Thiesset –

Les numérisateurs forcenés veulent mettre le monde en données. Dans leur cerveau qu’ils comparent à un ordinateur, la société humaine est vue comme un simple système à automatiser. Leur seule obsession : que tout fonctionne efficacement. Tant pis si l’homme se fait déposséder par les machines et si sa liberté se restreint, il est prié de s’adapter.

 

Cédric Villani le député En Marche, vedette des maths est en pleine tournée de promotion de son rapport : Donner un sens à l’intelligence artificielle. « On n’a jamais vécu dans une époque aussi mathématique que maintenant. En effet, nous sommes dans un monde numérique, de plus en plus, de part en part. Un monde de données. Ces données qui sont au cœur des intelligences artificielles actuelles ». Cette intelligence artificielle qui excite tant les matheux, Cédric Villani avoue ne même pas savoir la définir. Derrière ce terme, il y range « n’importe quelle technique informatique qui permet d’aboutir à un résultat sophistiqué » . Il évoque pêle-mêle les voitures qui roulent toutes seules, les « assistants virtuels » qui s’adaptent à l’interlocuteur avec leur empathie programmée, les traducteurs automatiques, les applications de santé à télécharger sur smartphone – le « téléphone intelligent » deviendrait ainsi un « laboratoire d’analyses médicales distribuées » -, les compteurs communicants, les robots en tous genres, les « armes létales autonomes« , les caméras de surveillance qui repèrent les comportements déviants et identifient les visages…

Le fatras technologique qu’il range sous ce label « intelligence artificielle » s’abattra sur nous grâce à « la mise en données du monde », au stockage massif de celles-ci et à la puissance de calcul démultipliée des machines. Le rapport Villani affiche l’objectif : son utopie, c’est une « société automatisée », gérée par les algorithmes. Avec des machines intelligentes pour réguler les interactions sociales. Telle est la vision cybernétique, cette « science du contrôle et de la communication » forgée par des mathématiciens au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qui nie fondamentalement l’intériorité de l’humain et qui se trouve à la base de toutes les prophéties actuelles sur l’intelligence artificielle.

 

Adapter l’humain à la technique

Bien qu’ils se prétendent novateurs, disruptifs et hyper-modernes, les Villani d’aujourd’hui ne font que poursuivre la vieille logique technocratique, selon laquelle la société est destinée à maximiser la productivité,  et l’homme voué à s’adapter au système technicien. Quarante ans avant eux, deux hauts-fonctionnaires parlaient exactement le même langage, sauf qu’ils utilisaient le terme d’informatique et non celui d’intelligence artificielle. Dans leur rapport L’informatisation de la société, Simon Nora et Alain Minc disaient eux aussi que l’informatique prendrait « dans ses rets la société entière » et la transformerait en profondeur, qu’elle améliorerait l’administration, détruirait des emplois et provoquerait « la déqualification de nombreux travaux, accomplis jusqu’à présent par une main-d’œuvre très experte. L’informatique permet et accélère l’avènement d’une société à très haute productivité » écrivaient les deux inspecteurs des finances.

Viser la productivité la plus élevée, c’est encore et toujours l’obsession de la technocratie aujourd’hui. Selon elle, le numérique, « c’est la grammaire de l’efficacité de notre temps« . Il faut au-to-ma-ti-ser pour soutenir la concurrence internationale. « La France doit saisir au mieux les bénéfices de l’intelligence artificielle afin d’assurer la croissance et la compétitivité de son économie« , rabâchait le rapport France intelligence artificielle de 2017.

 

 

 

 

 

Pour qu’elle rattrape son éternel « retard » et suivre les pays les plus à la pointe dans le domaine, Chine et États-Unis, nos planificateurs ont fait de l’intelligence artificielle un secteur prioritaire d’investissement. Des moyens supplémentaires seront attribués à la recherche, des mesures incitatives viseront à attirer les cerveaux et les capitaux. Le droit, l’éthique ou encore notre conception de la vie privée évolueront pour favoriser l’innovation (1). Le pays s’efforcera de produire davantage de scientifiques, d’ingénieurs, de techniciens – en particulier de sexe féminin, pour une intelligence artificielle « inclusive ». Dès le CP devraient être donnés des cours d’algorithmique aux enfants. Déjà la réforme du lycée qui introduit l’étude des « humanités numériques » (sic) s’inscrit dans cette perspective : inculquer une « culture numérique« moulée sur les exigences de l’intelligence artificielle.

 

 

Et la main-d’œuvre devra apprendre tout au long de la vie pour mettre à jour ses compétences, se reconvertir, rester employable en veillant à être « complémentaire » avec les machines. « Dans une société automatisée, se former en permanence sera une nécessité », prévient Villani. Puisque selon les bureaucrates, les travailleurs sont voués à la déqualification et à la prolétarisation, la création d’un « conservatoire des métiers » est même envisagée, pour qu’on puisse se rappeler quels savoir-faire les hommes maîtrisaient avant que les robots ne les évincent.

 

Dompter les peurs

« Il ne faut pas avoir peur du changement » enjoint Emmanuel macron qui sent bien que la « société automatisée » ne soulève guère l’enthousiasme des gens d’en bas. Là encore, rien de nouveau : les modernisateurs se lamentent depuis des décennies sur cet esprit trop immobiliste qui paralyserait les Français. Alors des experts planchent déjà sur l’acclimatation des esprits à l’intelligence artificielle : il est prévu d’embrigader les sciences humaines et sociales dans ce but, par exemple pour étudier « les relations affectives » (!) qui peuvent se nouer entre un humain et une machine et pour améliorer leurs interactions… « A chaque rupture technologique doit être imaginée la rupture de mentalité qui ira avec« , claironnent les transformateurs de mentalités dans leur rapport France intelligence artificielle.

Il en faudra des études sur l' »acceptabilité sociale« pour mener à bien la « politique offensive de la donnée » que M. Villani veut impulser. Tout son bel édifice d’intelligence artificielle ne tient pas sans cette collecte massive de données, à l’instar de ce que font les géants du numérique, Google, Facebook, Amazon ou Apple. or il y a encore quelques individus qui trouvent cela profondément attentatoire aux libertés, de se faire sonder, recenser, épier.

(1) il est ainsi prévu de « préciser le code de la route » pour faciliter la circulation des voitures autonomes, et les juristes planchent déjà sur des questions comme : « en cas d’écrasement d’un piéton par une voiture sans chauffeur, qui est responsable ?

 

Source : La Décroissance – mai 2018

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